La hausse des taux repart doucement. Le taux d’usure suit à son propre rythme, trimestriel et mécanique. Pour certains emprunteurs, c’est ce décalage qui pourrait tout changer.
Le printemps 2026 s’ouvre sur un marché du crédit qui reprend de la hauteur, par petites touches. Les taux remontent, pas en flambée, mais assez pour que la question du taux d’usure revienne sur la table. Ce plafond légal, au-delà duquel aucune banque n’est autorisée à prêter, avait déjà paralysé des milliers de dossiers fin 2022. Trois ans plus tard, les mêmes ressorts se réactivent.
La Banque de France vient de publier les chiffres du deuxième trimestre. Le taux d’usure passe à 4,48 % pour les prêts à taux fixe entre 10 et 20 ans et à 5,19 % sur 20 ans et plus. Le même jour, l’OAT 10 ans bondissait à 3,92 %, un niveau qu’on n’avait pas vu depuis 2009.
L’ascenseur contre l’escalier
Le problème n’est pas nouveau, mais il reste structurel. Les taux de crédit réagissent vite aux signaux de marché. Le taux d’usure, lui, intègre avec un trimestre de retard les taux effectivement pratiqués. Dans un contexte de hausse rapide, ce délai suffit à créer un effet de ciseau : les banques se retrouvent incapables de prêter à des conditions rentables sans franchir le plafond légal.
En avril, les barèmes bancaires ont progressé en moyenne de 10 points de base. Le taux d’usure n’a bougé que de 6 points sur les longues durées. Les coûts de refinancement ont dans le même temps grimpé d’au moins 0,40 % en un mois. L’écart se resserre.
Il reste encore de la marge : les taux pratiqués autour de 3,25 % sur 15 ans, 3,45 % sur 20 ans et 3,65 % sur 25 ans sont loin du plafond. Mais si la tension géopolitique persiste et que la BCE remonte ses taux, cette marge pourrait fondre avant la prochaine révision de fin juin.
Ce que ça change concrètement pour les emprunteurs
Pour un ménage qui cherche à financer l’achat de sa résidence principale, le taux d’usure n’est pas qu’une abstraction réglementaire. C’est la ligne rouge que le coût total de leur crédit ne peut pas dépasser, assurance comprise. Et c’est précisément là que le bât blesse.
Prenons un exemple concret. Un couple emprunte 250 000 euros sur 20 ans. Avec un taux nominal à 3,45 %, une assurance emprunteur à 0,30 % et des frais de dossier, le taux annuel effectif global (TAEG) atteint facilement 4,10 %. On reste sous le plafond actuel de 5,19 %. Mais si les taux nominaux remontent de 0,50 % supplémentaires d’ici juin sans que le taux d’usure bouge, ce même dossier se retrouve hors jeu, non pas parce que le couple est insolvable, mais parce que le plafond légal ne s’est pas adapté assez vite.
C’est le scénario que les professionnels du secteur redoutent. Et ce sont souvent les profils les plus fragiles qui en font les frais en premier : les emprunteurs plus âgés, dont l’assurance est plus chère, les ménages avec un apport limité, ou encore ceux qui passent par un courtier, dont les frais entrent dans le calcul du TAEG.
| Profil emprunteur | Facteur de risque | Impact sur le TAEG | Niveau de risque |
|---|---|---|---|
| Plus de 45 ans | Assurance emprunteur plus élevée | +0,20 à +0,50 % | Élevé |
| Apport inférieur à 10 % | Taux nominal majoré par la banque | +0,10 à +0,30 % | Élevé |
| Dossier via courtier | Frais de courtage inclus dans le TAEG | +0,10 à +0,20 % | Modéré |
| Regroupement de crédits | Taux d’usure spécifique plus bas | Plafond déjà serré | Élevé |
| Bon profil, CDI, apport 20 %+ | Peu de surcoûts annexes | Marge confortable | Faible |
La situation est d’autant plus frustrante que les banques sont aujourd’hui très volontaires pour prêter. Le problème n’est donc pas un manque de volonté de financer, mais une règle du jeu qui peine à suivre le rythme du marché.
Mensualisation : une idée qui refait surface
L’Apic, qui regroupe les intermédiaires en crédits, a adressé une note à la Fédération bancaire française et au Trésor pour relancer le débat. La proposition : revenir à une mensualisation du taux d’usure, comme cela avait été fait entre février 2023 et janvier 2024, le temps de débloquer un marché alors grippé. Une révision mensuelle permettrait au plafond de coller davantage à la réalité des conditions de financement.
Les premiers touchés ne sont pas les banques classiques
Pendant que le débat se rouvre, certains acteurs subissent déjà les effets. Les établissements spécialisés dans le regroupement de crédits, qui se refinancent sur les marchés et non sur l’épargne des ménages, n’ont pas le luxe d’absorber les chocs graduellement. Quand leurs coûts augmentent, leurs grilles de taux suivent quasi instantanément. Résultat : des offres sont d’ores et déjà retirées pour certains profils.
Sources : https://www.apicfrance.asso.fr